Joseph Kessel - Université de La Rochelle

January 11, 2018 | Author: Anonymous | Category: N/A
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Livret de l’exposition [textes et manuscrits]

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Joseph Kessel (1898-1979) : Une vie 1898 : Naissance de Joseph Kessel, le 31 janvier, à Villa Clara en Argentine. 1913 : Après avoir séjourné deux fois à Orenbourg, en Russie, puis à Nice, la famille Kessel s’installe à Paris afin que le jeune Joseph puisse s’inscrire au lycée Louis-le-Grand. 1915 : Kessel collabore avec le Journal des Débats. Étienne de Nalèche, directeur du journal, l'embauche au service de politique étrangère. 1916 : Kessel se présente au bureau de recrutement des engagés volontaires de la Seine et devient aviateur. Ces expériences constitueront le roman L’Équipage, publié en 1923. 1919 : Le jeune engagé part pour Vladivostok en Russie où les affrontements entre Russes blancs et rouges font rage. Kessel est chargé de recruter et de constituer les trains de ravitaillement pour les troupes françaises du général Janin postées en Sibérie. Cette expérience de huit semaines sera notamment relatée dans Les Nuits de Sibérie et Les Temps sauvages. 1928 : Kessel fait paraître l’un de ses romans aujourd’hui les plus célèbres, Belle de jour, adapté en 1967 au cinéma par Luis Buñuel, avec Catherine Deneuve dans le rôle-titre. Il rédige par ailleurs Dame de Californie, récit rétrospectif de ses folles journées à San Francisco vécues dix ans plus tôt. Le décès de sa première épouse décide Kessel à écrire Tour de Malheur, récit bilan de la décennie écoulée, entre reportages, rencontres et expériences amoureuses. 1932 : Kessel se rend en Allemagne pour écrire une série d'articles, antihitlériens notamment, destinés au journal Le Matin. En mars de la même année, il publie Bas-fonds. En septembre, il publie Nuits de Montmartre, un recueil d'articles publiés dans Détective (journal créé avec son frère cadet Georges en 1928) et dans lesquels il explore les « bas-fonds » parisiens. 1939 : Kessel est mobilisé et rédige différents articles pour Paris Soir. 1943 : Kessel passe en Angleterre où il s'engage dans les Forces françaises libres et rencontre le général de Gaulle. Il co-écrit avec Maurice Druon Le Chant des Partisans. Puis, grâce aux témoignages qu’il a recueillis auprès des chefs des mouvements de la Résistance, il publie L’Armée des ombres. 1945 : Kessel retrouve son statut de journaliste et couvre le procès du maréchal Pétain. 1948 : Joseph Kessel se rend en Israël. David Ben Gourion est sur le point de proclamer la naissance du pays en tant qu’État. Kessel obtient le visa numéro 1. 1949 : Kessel est fait officier de la Légion d'honneur. 1958 : La publication du Lion, écrit à partir des souvenirs du voyage de Kessel au Kenya, connaît un vrai succès international, aussi bien populaire que critique. 1962 : Le 22 novembre, Kessel est élu à l'Académie Française, au fauteuil du duc de La Force. 1970 : A 78 ans, il part à nouveau en Israël pour couvrir la guerre des Six jours. C’est le dernier grand reportage que Joseph Kessel effectue. 1979 : Le 23 juillet, Joseph Kessel s’éteint à Avernes.

Joseph Kessel, lycéen « journaliste » La jeunesse d’un « voyageur de naissance » De sa naissance jusqu’à son Baccalauréat, Joseph Kessel voyage déjà beaucoup, avec sa famille, il s’installe successivement en Argentine, en Russie, en France. Ces différentes étapes forgent une éducation originale et riche, elles auront une influence certaine sur son désir d’action et d’aventures, et préparent aussi la carrière du reporter et du romancier. Kessel se classe en effet lui même dans la catégorie des « voyageurs de naissance » pour qui, dit-il : « voyager n’est pas une profession, une obligation ou une distraction. C’est une profonde exigence, une nécessité presque organique et qui, parfois, peut aller jusqu’à la fureur, la hantise que développe un vice. Le voyageur de naissance a besoin de mouvement, d’espace, d’évasion vers des terres toujours plus reculées et des visages toujours plus neufs comme le joueur a besoin du tripot, le savant du laboratoire, l’intoxiqué de la drogue, le sculpteur de la glaise » (Témoin parmi les hommes, Joseph Kessel, 1956-1969). Alors enfant, entre 1905 et 1908, il vit en Russie dont il dira plus tard : « C’est là que toute ma formation russe s'est effectuée. Orenbourg, c'étaient les cosaques, les caravanes qui venaient d'Afghanistan. Dans la steppe, il y avait des datchas, des résidences d'été. Les personnages de Dostoïevski, de Pouchkine, de Tolstoï, de Tcheknov étaient restés intacts en province » (L'Express, 26 mai-1er juin 1969)

Le lycéen « journaliste » A partir de 1908, Kessel et sa famille vont s'installer en France, à Nice, où Kessel étudie au lycée Félix-Faure (aujourd'hui lycée Masséna). C'est en classe de troisième que Joseph Kessel, déjà surnommé « Jeff », rencontre son professeur de français, Hubert Morand, qui est aussi chroniqueur dans la presse parisienne. C’est cet enseignant qui lui permet, grâce à ses nombreux contacts, de travailler plus tard dans Le Journal des débats. Il exerce une grande influence sur Kessel, en lui suggérant des lectures variées – parmi lesquelles Alexandre Dumas, Honoré de Balzac ou Léon Tolstoï. En 1913, la famille s’installe à Paris, Joseph Kessel est inscrit au lycée Louis-leGrand et c'est dans cet établissement connu qu'il obtient son Baccalauréat. Dès cette époque, Joseph Kessel s’imagine en journaliste-reporter et passe à l’acte en composant son propre « journal », tiré à un exemplaire et destiné à ses proches et à ses camarades.

Du Journal des débats à Paris-soir : l’âge d’or du reportage Pour le Journal des Débats Journal français qui a paru de 1789 à 1944. Il a connu plusieurs changements de titre : Journal des débats et des décrets (1789 à 1805) : à la suite de la convocation des Etats généraux, Journal de l'Empire (1805 à 1814), enfin Journal des débats politiques et littéraires. Tribune des républicains conservateurs, le Journal des débats s’attache à « l’élite académique du monde des arts et des lettres ». Prônant un « journalisme de qualité », il dédie une large part de ses colonnes à la vie culturelle : « Le Journal des débats a conservé cet antique académisme. On y cultive le style raffiné. On y traite spécialement la politique, l’économie sociale, la science, la littérature et la bonne grammaire classique. C’est un journal de nuance. » (A. Pereire, 1924).

Kessel : les débuts d’une grande carrière journalistique En 1915, Kessel rejoint le service de politique étrangère du Journal des Débats : il est chargé de traduire des articles russes. La guerre terminée, il se voit attribuer, en 1919, son tout premier "grand reportage": couvrir le défilé de la Victoire sur les Champs Élysées, le 14 juillet. À travers cet article, paru à la Une, Kessel présente son style d'écriture : un style dépouillé qui se définit comme étant simple, sobre et sans ornement. C'est pour lui, le début d’une prodigieuse carrière journalistique.

Pour Paris-Soir Le quotidien français est fondé à Paris en 1923 par Eugène Merle, un militant anarchiste. Puis repris en 1930 par Jean Prouvost, un industriel issu de l'industrie textile du Nord, qui en fait un très grand journal, aidé de Pierre Lazareff, Hervé Mille et Charles Gombault. Le quotidien tire à un million d'exemplaires dès 1933, près de deux millions en 1939, et publie des articles signés de Joseph Kessel, Blaise Cendrars, Antoine de Saint-Exupéry. Pendant la guerre, le 11 juin 1940, Jean Prouvost quitte Paris et continue ses activités à Nantes, puis en zone non-occupée, tandis que les locaux parisiens de son journal sont utilisés par les nazis qui font paraître leur « Paris-Soir », du 22 juin 1940 au 17 août 1944. Paris-Soir est interdit à la Libération.

Une plume au service de la Résistance En 1938, la guerre civile entre Républicains et franquistes fait rage de l’autre côté des Pyrénées. Kessel part en Espagne : il doit rapporter les combats dans les barricades républicaines. Il parvient à se rendre à Barcelone, Madrid et Valence pour relater la tragédie de la guerre civile, échappant de justesse à la mort. Kessel est correspondant de guerre pour Paris-Soir, durant la Seconde Guerre mondiale : il rejoint le front à Nancy et se rallie très vite la Résistance, sur la Côte d'Azur, puis à Londres où il rencontre le chef de la France libre, le général De Gaulle.

Wagon-lit (1932), reportage ou fiction ? En 1921, Étienne, un jeune aviateur français, lassé de son métier, décide de s’essayer au journalisme. Alléché par le succès rapide que lui assurerait un reportage inédit, il choisit de partir en Russie. Le pays, alors malmené par le régime strict de Lénine, intrigue le journaliste qui voit en ce voyage un moyen de dévoiler la misère du peuple et la révolution qui se prépare. Pour s’y rendre, il prend train Paris-Riga qui traverse l’Europe de l’Est jusqu’en Lituanie. Arrivé à Riga, Étienne se heurte à la toute puissance bureaucratique qui l’immobilise dans la ville frontière. Contraint d’attendre, le jeune homme succombe aux plaisirs faciles qu’offre la vie nocturne de Riga et sombre peu à peu dans l'alcool, ivre de femmes et de fêtes. Bientôt la réalité et le fantasme sont confondus et c’est à travers ce contexte flouté qu’apparaît l’ébauche d’une idylle amoureuse avec Nina, une jeune femme ambivalente, membre d’un groupuscule révolutionnaire. « Pénétrer en Russie, écouter ses voix tumultueuses, ses grondements, ses souffrances, rapporter toutes vives les convictions et les foudres d’une révolution sans pareille… » Wagon lit est-il un témoignage ou un récit ? Une fiction ou l’illustration d’une époque bouleversée ? C’est un peu tout cela à la fois puisque Joseph Kessel jongle entre ses talents d’auteur et ses réflexes de reporter. L’inspiration journalistique est alors constitutive d’un style d’écriture inédit. Avec Wagon-lit, il allie sa créativité littéraire à une minutie journalistique, en faisant évoluer ses personnages fictifs dans un contexte inspiré d’une réalité souvent dure, parfois violente. Cette ambivalence souligne l’intention d’un auteur qui souhaite rendre compte d’une réalité historique tout en ne cachant pas ses aspects déroutants, parfois contradictoires. Dans Wagon lit, Kessel entend redonner un visage humain à une Europe de l’Est malmenée par la Russie et, plus précisément, par le régime soviétique. Ce roman fouille et humanise cet événement historique, déformé ou simplifié par des reportages et des témoignages approximatifs. Pour cela, Kessel donne une personnalité à un mouvement révolutionnaire méconnu des lecteurs contemporains. À travers le regard sensible de ses personnages, il parvient donc à nuancer l’image uniforme de l’Europe de l’Est des années 1920. Pourtant, dans Wagon-Lit, le fantasme d’Etienne remplace progressivement sa quête de vérité et l’exposition des désirs des protagonistes prime dès lors sur la représentation de la réalité socio-historique. « Vous n’êtes ni d’ici ni de là-bas. Vous êtes tantôt journaliste, tantôt aviateur, tantôt client pour les tziganes. Vous auriez aussi pu bien être socialiste révolutionnaire. » Finalement Wagon-lit reprend une problématique chère à Joseph Kessel : faire du parcours de ses personnages une expérience de confrontation, entre le désir d’idéal et la violence d’une Histoire qui n’admet pas – ou peu – d’émotion ou de sensibilité.

« Ami, entends-tu ? » : Joseph Kessel parolier de la Résistance Ami, entends-tu le vol noir des corbeaux sur nos plaines ? Ami, entends-tu les cris sourds du pays qu'on enchaîne ? Ohé, partisans, ouvriers et paysans, c'est l'alarme. Ce soir l'ennemi connaîtra le prix du sang et les larmes. Montez de la mine, descendez des collines, camarades ! Sortez de la paille les fusils, la mitraille, les grenades. Ohé, les tueurs à la balle et au couteau, tuez vite ! Ohé, saboteur, attention à ton fardeau : dynamite... C'est nous qui brisons les barreaux des prisons pour nos frères. La haine à nos trousses et la faim qui nous pousse, la misère. Il y a des pays où les gens au creux des lits font des rêves. Ici, nous, vois-tu, nous on marche et nous on tue, nous on crève... Ici chacun sait ce qu'il veut, ce qu'il fait quand il passe. Ami, si tu tombes un ami sort de l'ombre à ta place. Demain du sang noir sèchera au grand soleil sur les routes. Chantez, compagnons, dans la nuit la Liberté nous écoute... Ami, entends-tu ces cris sourds du pays qu'on enchaîne ? Ami, entends-tu le vol noir des corbeaux sur nos plaines ? Oh oh oh oh oh oh oh oh oh oh oh oh oh oh oh oh... Le Chant des partisans ou Chant de la libération est l’hymne de la Résistance française, un chant de ralliement entre les différents groupes de Résistants. La mélodie a été composée en 1941 par Anna Marly, chanteuse et guitariste d'origine russe elle aussi réfugiée à Londres. Puis, les paroles ont été écrites le 30 mai 1943 par Joseph Kessel et son neveu Maurice Druon qui venaient tous deux de rejoindre les Forces françaises libres (FFL) du Général de Gaulle. Le Chant des Partisans symbolise la Résistance par-delà les sensibilités politiques, idéologiques ou religieuses des femmes et des hommes qui ont lutté contre l’occupant nazi : Jean Moulin, Danièle Casanova, Marie-Claude Vaillant-Couturier, Raymond et Lucie Aubrac, le groupe Manouchian… Dès le 24 septembre 1943, Le Chant des Partisans paraît dans Les Cahiers de la Libération. Devenu l’indicatif de l’émission de la radio britannique BBC « Honneur et Patrie », puis signe de reconnaissance dans les maquis, Le Chant des partisans devient un succès mondial. Sur Radio Londres, on choisit de siffler la mélodie parce qu’elle reste audible malgré le brouillage effectué par les nazis. Largué par la Royal Air Force sur la France occupée, le Chant se répand immédiatement tant en France qu’ailleurs dans les milieux de la Résistance et des Forces françaises de l’intérieur.

Le 19 décembre 1964, lors de la cérémonie qui accompagne le transfert des cendres de Jean Moulin au Panthéon, André Malraux achève son discours sur une évocation vibrante du Chant des Partisans. Plus récemment, le chant est repris et interprété par Yves Montand, Catherine Sauvage, Johnny Hallyday, Jean-Louis Murat, le groupe Zebda ou Benjamin Biolay…

Manuscrit original du Chant des partisans présenté lors de l’exposition

D’un continent à l’autre : Kessel et la mondialisation du reportage Au XXe siècle, le développement de l’aviation civile, de la téléphonie, de la télévision, l’allègement du matériel photographique, les progrès des moyens de transport et de communication, mais aussi la guerre, les guerres, rendent possible et stimulent une nouvelle mondialisation de l’information et du reportage. Kessel s’inscrit dans ce mouvement de l’Histoire et, d’un continent l’autre, poursuit l’actualité sous la forme, souvent, de l’aventure.

De l’Orient proche à l’Orient lointain Joseph Kessel est attiré vers l’Est. Il commence, en 1919, par la Sibérie, alors en pleine guerre civile. Puis, poussé par un vif intérêt pour le Proche-Orient, il visite Jaffa, Tel-Aviv, Jérusalem ou encore Beyrouth, Damas et le désert syrien. En 1948, il couvre la première guerre israéloarabe et devient le premier reporter français en Israël à sa création. « La vallée de Mogok » que Kessel intitule plus tard La Vallée des Rubis, située au nord de la Birmanie, attise aussi l'intérêt du grand reporter. En 1955, il se glisse dans la peau d'un courtier, dans celle d'un expert du bouddhisme, pour mener une enquête sur le trafic des diamants dits « sang de pigeon ». Dès l’année suivante, le reporter se rend à Hong-Kong, puis c’est en Afghanistan que Joseph Kessel part tourner La Passe du diable, avec le documentariste Pierre Schœndœrffer. Malgré les difficultés, « tout commence par un coup de foudre pour le pays dans lequel on a mis les pieds. » (Témoignage chrétien, 27 février 1964). D’ailleurs, ce voyage constitue la matière d’un des plus grands romans de Kessel, Les Cavaliers (1967).

En Amérique... Joseph Kessel se rend aux Etats-Unis, à New-York, en 1933, avec un sujet sur le monde souterrain américain, il rencontre Franklin Roosevelt. Dans Hollywood, ville mirage, il revient sur son séjour de 1936 : invité par la Metro Goldwin-Mayer, il découvre avec fascination et distance les lumières d’une ville mythique, entre luxe et artifice. En 1960, le reporter revient outre-Atlantique pour un reportage sur les alcooliques anonymes, reportage qui fera connaître l’antenne française des A.A.

Vers l’Afrique Joseph Kessel, pionnier de l'aviation, réalise un reportage en 1929 sur l'épopée de l'aéropostale au dessus du Sahara. Un premier contact avec le continent africain, qui se poursuit l'année suivante. En 1930, un besoin presque vital d'être toujours au cœur de l'actualité amène le reporter sur la piste de l'esclavage en Afrique, en Ethiopie, au Yémen ou encore en Arabie Saoudite. En 1953, la révolte Mau-Mau au Kenya attire son attention. Il enquête sur cette révolte contre la couronne d'Angleterre. Il en profite pour assouvir son caractère d’aventurier en allant suivre la piste de l'Afrique des Grands Lacs. Joseph Kessel aura ainsi activement participé à la mondialisation de la presse française, en ouvrant largement les perspectives de ses contemporains sur le monde entier.

Kessel et l’aviation, un nouveau point de vue sur le monde ? L’aviation, moteur d’un journalisme nouveau Joseph Kessel s’inscrit dans la mondialisation du reportage, autant pour sa participation aux grands mouvements de l’histoire comme acteur et témoin de ce qui s’y trame, que pour sa passion du voyage et de l’aventure, une passion satisfaite par l’aviation. Car le grand reporter est aussi aviateur, et c’est fort de son habilité et de cette autonomie qu’il peut accéder aux diverses régions du monde. Une habilité à voler développée et accrue durant et après la Première Guerre mondiale, depuis son enrôlement en 1916. Kessel en témoigne à travers L’Équipage, publié en 1923. Par l’entremise d’un jeune aspirant, Jean Herbillon, l’auteur-reporter y évoque la condition des aviateurs militaires, confrontés à la mort et mus parallèlement par un implacable désir de vie. Un désir qui les encourage à découvrir et à jouir des richesses du monde, des richesses bien souvent humaines, à l’image de relations amoureuses ou d’amitiés exemplaires. « J’appartenais au Journal des débats. [… En 1916] je me suis engagé. Mais, à chaque permission, je rendais visite à mon journal. L’accueil y était d’une merveilleuse gentillesse. L’enfant de la maison reparaissait avec ses bottes éblouissantes d’aviateur et son insigne ailé… » Ami, entends-tu…, propos recueillis par Jean-Marie Baron, préface de Maurice Druon, La Table ronde, 2006.

Une invention récente qui galvanise le reportage et l’aventure L’œuvre offre un témoignage précieux, qui s’inscrit dans une nouvelle fascination populaire pour l’aviation, invention alors récente et continuellement améliorée. Des rassemblements sont organisés, à l’image de la « Grande semaine d’aviation de la Champagne » en 1909 qui a regroupé près d’un million de personnes. L’essor de l’aviation est soudain et vivace. L’aviation militaire apparaît en 1914 et étend l’ampleur de la guerre, elle est issue de l’évolution du Flyer, premier avion des frères Wright, et des prototypes qui font suite. Joseph Kessel apparaît comme un précurseur dans ce domaine et ce moyen nouveau lui permet d’explorer le monde et renouveler le rôle du reporter, en montrant des pays et des cultures lointains et souvent ignorés. « […] nous étions des aviateurs. Des hommes volants. Les guerriers des nuages. Cela nous donnait un caractère presque fabuleux. L’aviation avait à peine dix ans d’âge […]. Nous étions les conquérants, les pionniers du ciel. Combien de gens étaient montés dans un avion en 1918 ? » Les Temps sauvages, Gallimard, 1975 Si l’avion est un moyen de transport et une arme de guerre, il devient aussi un extraordinaire outil pour le journaliste-reporter. Se déplacer d’un pays à un autre rapidement et aisément de façon autonome, permet l’aventure et le dépaysement, mais aussi une grande liberté d’écriture, cruciale dans la retranscription des expériences étrangères.

L’Afghanistan dans le regard de Kessel : film, reportages et roman Un film Désireux de faire découvrir le monde arabe, Joseph Kessel entreprend l’écriture d’un scénario pour un film sur l’Afghanistan, intitulé La Passe du Diable. L’intrigue s’articule autour du « Bouzkachi, », jeu d’équipe traditionnel des cavaliers Tchopendoz, et d’un mariage. Ce film entend montrer les rites et les coutumes du pays. La recherche des acteurs elle-même témoigne de la primauté des traditions tant culturelles que religieuses puisque Joseph Kessel peine à engager une actrice afghane. S’appuyant fortement sur les expériences vécues dans son expédition en Afghanistan, et sur Le Jeu du Roi qui les relate, La Passe du Diable est projeté en 1956 dans les festivals. Ce n’est que quelques années plus tard, en 1959, qu’il connaît une véritable sortie commerciale et est enfin présenté au grand public.

Un recueil de reportages À travers les reportages du recueil Le Jeu du roi paru en 1956, Joseph Kessel raconte ses rencontres, relate les événements, dévoile ses impressions sur un pays que déchirent de graves luttes politiques. Si le journaliste offre de prime abord la peinture d’un environnement aussi singulier qu’enivrant, par sa diversité géographique, entre neiges éternelles et désert, il n’omet pas d’expliciter la condition particulièrement ingrate de la vie sur cette terre, carrefour du monde asiatique. Les peuples, les tribus nomades qui y vivent, dans une cruelle pauvreté bien souvent, sont riches d’un sens inné de l’hospitalité. Observation des contrastes, contemplation d’êtres humains pourvus de gentillesse et natifs d’une terre a priori hostile, Le Jeu du roi donne à voir un horizon vraisemblable, informé autant qu’humain, du monde arabe. « Arriver ne veut rien dire... seul compte le chemin... et le mien s’arrête ici. »

Un roman Après sept années d’observation et de réflexions, Joseph Kessel achève Les Cavaliers en 1967. Il y dépeint une culture riche et profonde, soutenue par des personnages forts ; cette œuvre est un hommage à une culture méconnue. Ce roman épique, riche de la narration d’une relation père-fils conflictuelle entre Toursène et Ouroz, décrit les confrontations perpétuelles qui secouent l’Afghanistan. C’est un voyage parmi les Tchopendoz, cavaliers des steppes d’Asie centrale, des tréfonds de l’Afghanistan traditionnel au jeu du Bouzkachi sur lequel se clôt la narration. Déclinant sa vision du monde arabe à travers plusieurs médias, le cinéma, le journal et le livre, Joseph Kessel invite le lecteur autant que le spectateur à la découverte d’un pays lointain et sensibilise à une culture largement méconnue en France.

La Steppe rouge et Le Lion, vers une peinture de l’ailleurs et de l’autre La Steppe rouge, une écriture de l’être et de sa violence... La Steppe rouge, premier recueil de nouvelles de Joseph Kessel, paraît en 1922. Soutenu par Gaston Gallimard, ce recueil reçoit des éloges de la part de journaux fameux tels que Le Figaro ou La Liberté. Les récits présentés se déroulent dans la Russie révolutionnaire d’alors, et sont autant d’occasions d’explorer les tréfonds de la conscience humaine, lorsque chacun des personnages, en révélant sa noirceur, manifeste les complexités de l’existence. Si la couleur « rouge » de la steppe fait allusion à l’idéologie communiste, elle préfigure aussi la violence caractéristique des nouvelles de ce livre. « Il [l’enfant] était couvert de pourpre sombre ; du col humide et lourd des callots lie-de-vin, des filets bruns coulaient comme d’un lac inépuisable. Cela venait de la nuque trouée, qui dégorgeait sans cesse un sang épais. »

... qui s’atténue dans le contraste... Dans cette mise en scène de la violence, pureté et innocence ne sont cependant pas exclues du récit et surviennent à travers quelques indices souvent ténus : la neige et ses flocons, l’enfance, ou encore les preuves de courage, de tendresse, d’amour. Des éléments qui, par un contraste clair-obscur, contribuent à rendre l’atmosphère plus oppressante et à saisir davantage encore l’affect du lecteur. « Monsieur le Juge, monsieur le Juge, vous qui avez la voix bonne, dites qu’on me rende la poupée que j’ai achetée après la chose, la belle poupée qu’on m’a prise ici en prison. »

... jusqu’à Patricia et au Lion qu’elle apprivoise. Considéré aujourd’hui comme l’une des œuvres majeures de Joseph Kessel, Le Lion, paru en 1958, s’ouvre sur la rencontre du narrateur avec la jeune fille des propriétaires du Parc Royal, au Kenya. Ce narrateur étant toutefois anonyme, le récit offre une place sans pareille au lecteur. S’appropriant la place du narrateur, le lecteur fait face aux événements du récit ; un récit cette fois bien moins violent, où l’enfant parvient à approcher le lion sans danger. Le roman guide ses lecteurs jusqu’aux tribus méconnues du pays et brosse le portrait du peuple Masaï. Entre exotisme et réalisme d’un monde sauvage, Le Lion dénonce subrepticement les préjugés, le racisme et la peur de l’autre, qui divisaient et divisent encore aujourd’hui les peuples. De La Steppe rouge au Lion, Joseph Kessel n’a semble-t-il jamais cessé d’affirmer son engagement contre les injustices et la cruauté. De la Russie au Kenya, mais aussi à travers nombre d’autres pays, c’est finalement un portrait vivant de l’humanité que brosse l’auteurreporter, un portrait sans frontière.

La Vallée des rubis, femmes et pierres précieuses Kessel, passionné par le voyage… C’est au mois de février 1955 que Joseph Kessel entreprend un voyage en Birmanie, ancienne colonie britannique, vers la région de Mogok, afin d’y mener une série de reportages. C’est l’occasion pour le journaliste de décrire cette région située en plein cœur de la Haute-Birmanie et agitée par d’interminables guérillas depuis l’indépendance de 1948. Ce contexte favorise le développement d’un commerce particulier, celui des pierres précieuses et semi-précieuses. Par l’entremise de ses recherches et de ses observations, Kessel témoigne de la condition féminine à Mogok et, a fortiori, dans le monde. Son reportage, « Les Secrets de la Vallée des rubis », paraît dans France-Soir du 20 juillet au 3 août 1955. Parallèlement, il rédige La Vallée des rubis, récit de ses regards sur cette société lointaine, publié chez Gallimard l’année suivante. À travers ces textes journalistiques et littéraires, l’auteur-journaliste alterne histoire à suspens, narration épique et information documentaire. Il livre finalement son lecteur au dépaysement le plus total.

À la découverte des femmes de Mogok… L’arrivée en Birmanie est, autant pour Joseph Kessel que pour son lecteur, le moment d’une découverte, d’une rencontre avec un paysage nouveau et des modes de vie jusque là ignorés.

« Et les images qui ne se laissent pas comprendre et déchiffrer dès l’abord, enchantent l’esprit par tous les riches secrets qu’il se promet de découvrir. » Dans La Vallée des rubis et dans « Les Secrets de la Vallée des rubis », Kessel utilise toute l’acuité de son regard d’écrivain comme de reporter. Il décrit les femmes, leurs conditions de vie et leur rôle social, au fur et à mesure de son voyage. Et, pour le lecteur, rien ne semble échapper à l’ampleur de cette peinture qui révèle jusqu’aux tenues et aux gestes.

« Un diadème qui semblait fait de fleurs de lotus découpées et de la même couleur que ce fourreau coiffait leurs cheveux tirés en un gros chignon très lisse. » Ces femmes, quoiqu’elles aient atteint un rang important, ne sont pas toutes issues du même milieu, d’un même tissu social. Certaines ont bénéficié d’un pouvoir relatif dès leur naissance, tandis que d’autres en profitent grâce à leur persévérance et à leur acharnement. L’exploitation du rubis montre ainsi, malgré toutes les difficultés, une possibilité d’ascension sociale qui conditionne la société de Mogok.

… Dans la Vallée des rubis. « La hiérarchie sociale, à Mogok, s’ordonnait comme tous les autres éléments de la vie, en fonction des pierres précieuses. » Cette exploitation des pierres précieuses apparaît comme totale. Elle est sociale, économique et politique. Les femmes qui l’exercent structurent Mogok car, en plus de tenir leur maison, elles sont aussi habiles commerçantes et préceptrices, soucieuses de transmettre leurs savoirs et leurs rites.

« L'aïeule avait enseigné les secrets des pierres précieuses à beaucoup de femmes et aussi les rites et les tabous qui gouvernent la chance. » À travers son regard journalistique, riche de détails et d’observations, et le mouvement imposé par le voyage, Joseph Kessel enrichit son expérience d’écriture romanesque. Il explore et découvre la « vallée » en la faisant vivre dans l’imagination de ses lecteurs, et revient ainsi à une thématique qui lui est chère, le portrait des femmes, si présentes dans son œuvre, de Dames de Californie à Belle-de-jour en passant par Les Temps sauvages et La Passante du Sans-Souci.

Le « style Kessel », un pinceau animé par et pour le monde Une écriture voyageuse Acte de spontanéité, l’écriture de Joseph Kessel refuse la stagnation, l’immobilité. Elle est l’aventure. Elle est le voyage qui fascine ; le départ vers un ailleurs ; le mouvement vers l’autre. Pour le lecteur du XXe siècle, l’écriture de Kessel devient ce lien indispensable entre l’ici et le lointain, entre le local et le mondial. Dans l’art du paysage et du portrait, elle dévoile une actualité et une vie mondiales, en la confrontant à l’affect du lecteur dont elle recherche à la fois empathie et prise de conscience. « L’homme qui écrit n’est plus qu’un appareil de transmission. » Mais une telle écriture nécessite une attention particulière. Aussi abonde-t-elle dans le détail, dans la description des corps humains, et elle impose des personnages aux enjeux pluriels et au caractère tranché. Ces personnages sont l’ossature du récit, d’un récit qui se forme et se déforme selon leurs décisions et leurs actes. En résulte une fiction essentiellement humaine, où le lecteur trouve l’écho d’un monde plus grand que lui, de ce monde qu’il aspirait à connaître davantage.

L’écrivain-journaliste : un reporter-romancier La création littéraire de Joseph Kessel est profondément, on pourrait même dire existentiellement, issue de son expérience de reporter. L’écriture de reportage est singulière parce qu’elle capture l’événement à l’instant où il se produit, en se composant dans le moment de l’expérience, c’est-à-dire dans le feu de l’action. Cet acte de transcription du réel, de précision dans le détail vrai, sert aussi l’ambition littéraire du reporter-romancier. « J’ai eu de ces gens ce que n’avaient pu m’enseigner les livres, articles, documents dévorés en fièvre avant mon départ : l’expérience directe, la vibration vivante de la douleur, la haine, la ferveur sacrées. J’ai connu à travers leurs propos, leurs regards, les embuscades, les pendaisons, j’ai connu les visages, les hauts faits de la légende des grands insurgés. » (A propos de son reportage en Irlande en 1920, dans Ami, entends-tu…) S’inscrivant dans la longue lignée des écrivains-journalistes qui l’ont précédé – en France, Emile Zola par exemple –, Joseph Kessel développe un style d’écriture dont les parts journalistiques et littéraires ne peuvent finalement pas être véritablement distinguées. « Pour moi, le reportage et le roman se complètent, sont étroitement liés. C’est la lignée de Conrad, de Kipling, de Stevenson, de Jack London. Et en vérité où commence donc, où finit le reportage ? Combien d’écrivains font de longues enquêtes avant d’écrire un roman ! Tout Zola, c’est un reportage. » Combat, 5 juin 1969

Le Prix Joseph-Kessel, pour des œuvres entre littérature et journalisme Dans la lignée de l’écrivain-reporter… 1997 marque la création du prix Joseph-Kessel, une distinction de plus rendue à l’auteur, disparu dix-huit ans plus tôt. Il récompense l’auteur d’un ouvrage de haute valeur littéraire écrit en langue française : voyage, biographie, roman, récit ou essai. Le jury est actuellement présidé par Olivier Weber, écrivain, grand reporter et correspondant de guerre français. Le prix Kessel est l’occasion pour toute la profession de saluer une carrière de reporterécrivain. Joseph Kessel a ainsi ouvert la voie à d’autres auteurs, des écrivains qui mettent à profit leur capacité d’investigation et leur plume pour toucher leurs lecteurs et les sensibiliser au monde.

Littérature et reportage aujourd’hui En 2010, le Prix Kessel a été remporté par Florence Aubenas pour son ouvrage, Le Quai de Ouistreham (Editions de l’Olivier). Journaliste, Florence Aubenas fait la plus grande partie de sa carrière à Libération. Après son retour de captivité en Irak, elle avait publié La Méprise – L’Affaire d’Outreau (Seuil, 2005). Dans Le Quai de Ouistreham, Florence Aubenas ne parcourt pas des milliers de kilomètres mais s’installe en France, plus précisément à Caen. Une immersion de six mois, loin de toute attache, dans le monde impitoyable des travailleuses précaires. « Tu verras, tu deviens invisible quand tu es femme de ménage. » « Pour toutes ces femmes — elles sont largement majoritaires — c’est la peur qui l’emporte, peur d'être licenciée et de tomber encore plus bas. » Florence Aubenas teste les limites du système social et économique français. Tour à tour, elle incrimine tant les employeurs malhonnêtes que le « système » Pôle Emploi. « Si nous ne recevons pas les gens en temps et en heure, une alerte se déclenche sur nos ordinateurs. Nous aussi, nous sommes sanctionnés. Les primes sautent, la notation chute.» Cette œuvre est une plongée dans une France pauvre qui subit les désastres du début de la crise économique. Le Quai de Ouistreham est un récit où la plume du journaliste rejoint celle de l’écrivain. En 2014, le Prix Kessel a été décerné à Thomas B. Reverdy pour son œuvre Les Evaporés (Flammarion). L’auteur entraîne ses lecteurs au Japon, un an seulement après le violent séisme et les accidents nucléaires de Fukushima, pour une enquête sur la disparition d’un homme, « évaporé » dans la nature. A travers cette intrigue policière, se met en scène l’exploration des quartiers pauvres du Japon et le récit de la reconstruction d’un pays secoué par une catastrophe sans équivalent.

Quelques documents originaux présentés lors de l’exposition Fortune carrée

Première page de l’oeuvre

Le Lion

Croquis d’un bateau

Pages intérieures du manuscrit

Premier chapitre

Chapitre sur les masaï

Page comportant la signature de l’auteur

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